La Procession de la Sanch

La Procession de la Sanch - Mars / Avril

L’originalité de la Semaine Sainte en Roussillon et à Perpignan, sa capitale, ne se situe pas particulièrement dans le rituel mais dans son mode d’expression. Les traditions ont su garder ici une réelle authenticité. La ferveur d’aujourd’hui n’a d’égale que celle d’hier. Tout ce qui touche au cérémonial des fêtes de la Semaine Sainte et de la Passion est prévu, réglé (avec minutie) depuis des siècles.

Les hommes changent mais les mêmes gestes demeurent. Dans l’ancienne capitale des rois de Majorque, les couleurs et l’atmosphère si particulières amplifient la dramaturgie de l’avant et l’après Golgotha. Tout est contraste entre les joies d’un jour et la brusque tristesse des deuils. Contraste, aussi, entre les hymnes de gloire teintés d’enthousiasme et les cantiques dédiés aux défunts. Ombres et lumières : c’est la Semaine Sainte en Roussillon.

Prières, psalmodies, recueillement. La foule est là, massée, silencieuse. Les pénitents passent blottis à l’intérieur d’eux-même. Ils déambulent, chancelants sous les fardeaux des péchés du monde. Avec leurs longues capuches pointant vers le ciel, les pénitents s’isolent du monde derrière leurs thébaïdes de tissus. Vêtus de grandes robes rouges ou noires dites « caperutxa », les pénitents défilent, accrochés à des petits bracelets de fortune, point de contact entre leur chair et la foi.

Sur leurs épaules meurtries, les lourds « misteris » relatent les différentes scènes de la Passion, entre Madone affligée et Christ crucifié. Parfois, les pénitents s’arrêtent sous des roulements de tambour, comme pour reprendre un souffle, divin bien sûr. Souvent les pieds nus, les pénitents vivent leur souffrance pour expier, catharsis universelle de toutes les âmes. Instants de piété. En quête de salut.

Depuis près de six siècles, ce rituel est immuable. La Confrérie de la Sanch (« Précieux Sang du Seigneur ») a été fondée en 1416, en l’église Saint-Jacques à Perpignan, suite à la prédication de Saint Vincent Ferrier, moine dominicain. Outre l’aspect spirituel, le but de la Confrérie était la commémoration de la Passion par les processions et l’assistance aux prisonniers et aux condamnés à mort avant, pendant et après leur exécution.

Les processions avaient lieu autrefois le Jeudi Saint et le Vendredi Saint. Avec les pénitents qu’on retrouve aujourd’hui, les flagellants étaient les plus impressionnants. Le dos nu, ils prenaient un soin particulier à se fouetter avec ardeur. Ces pratiques d’une démonstration de foi un peu véhémente incitèrent l’autorité religieuse et le Conseil Souverain du Roussillon à limiter progressivement ces processions.

Au XVIIIème siècle, elles furent tout bonnement interdites, car jugées trop baroques et espagnoles au goût des autorités françaises. Pendant plus d’un siècle, la Confrérie de la Sanch a survécu intra-muros dans l’église Saint-Jacques.

Ce n’est qu’en 1950, sous l’impulsion de Josep Deloncle, initiateur de la Casa Pairal, que les processions, avec le défilé de « misteris », reprirent leur itinéraire tout autour du centre-ville de Perpignan. Il en est ainsi aujourd’hui chaque vendredi Saint. Et, chaque année, le public répond présent. Plus agnotisques et curieux que réellement impliqués comme les fidèles d’antan, les nombreux spectateurs ressentent, malgré tout, la chaude ferveur de cette manifestation.

Le vendredi soir, les pénitents se rendent à Collioure pour une procession nocturne éclairée aux flambeaux. Un trait de lumière pieuse dans le décor préféré de Matisse.