Quartier Centre ancien
« le Moulin à Vent : la ville d’un homme pour les hommes »

Les anciens du Moulin à Vent, lorsqu’ils passent devant, l’appellent «la Tour du Maire» ; elle surplombe l’entrée du quartier, là où commence la Rambla du Vallespir et son alignement de palmiers. Nous habitions au dernier étage, et, du balcon, mon père pouvait surveiller le quartier ; « dormez bonnes gens, le Maire veille ! ».
Ce quartier était son œuvre ; il en avait décidé jusqu’au moindre détail avec ses deux complices Gournail et Klepping qui géraient la S.I.V.P. (Société Immobilière de la Ville de Perpignan), en charge de la réalisation et de la vente des habitats construits sur cette colline battue par la Tramontane.
Ils la voulaient blanche, sa ville nouvelle, et avec des palmiers (très rares à l’époque à Perpignan), pour que les rapatriés d’Algérie se sentent moins déracinés. Les noms des rues seraient ceux des villages catalans, pour que très vite, les nouveaux arrivants de l’autre rive apprennent la géographie du pays qui les accueillait. Avec un premier apport très modeste, ils seraient propriétaires pour sécuriser leur nouvelle vie et refaire ici racines.
J’avais déjà vingt ans et poursuivait des études d’ingénieur à Paris. A chaque vacance, je retrouvais ma chambre étroite et sa vue sur le Canigou. C’est là que je décidais de devenir architecte : mon père m’avait transmis sa passion de décideur-bâtisseur de villes. Il m’expliquait lors de nos longues conversations ce qu’il fallait de volonté, d’intelligence du futur, pour combattre les dogmatismes des architectes-urbanistes français de l’époque, pour briser les contraintes administratives, juridiques, politiques ou encore l’hostilité des promoteurs locaux. Il inventait l’accession sociale à un habitat à taille humaine, construit avec les métiers et les techniques traditionnelles, dans une architecture méditerranéenne, lorsque, partout en France, l’industrialisation du bâtiment et les procédures de l’Etat tout puissant produisaient des grands ensembles uniformes du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, où le peuple jamais ne pouvait s’approprier les murs de son foyer ; aujourd’hui, ce même Etat dépense 50 milliards d’Euros pour les détruire et les reconstruire !
Ici, au Moulin à Vent, mon père voulait que naisse une ville à part entière, avec commerces, université, parc des sports et l’église, construite à côté de l’école de la République ! Il avait même obtenu un code postal spécifique (66100), différent de celui de la ville ancienne. Oui, il était fier d’avoir conçu et dirigé l’édification d’une ville riche de ses diversités de populations, d’équipements, et qui a su traverser le temps sans prendre une ride !
Lorsqu’on me demande aujourd’hui les secrets de la réussite de ces 5 000 logements, ces barres et ces tours construites à marche forcée mais qui, cinquante ans après, gardent leurs blancheurs lumineuses, je réponds : « mon père habitait la première tour, à l’entrée du quartier, et acheva sa vie dans la dernière tour, à l’autre extrémité ; chaque tour, chaque arbre, peuvent vous parler de lui ».
Publié le : 14 juin 2012